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Dans ma bibliothèque : Le Pen et la torture. Alger 1957, l’histoire contre l’oubli.
Ce que Le Pen a avoué, et que la France refuse d’entendre
Le 13 février 1984, Jean-Marie Le Pen est en direct sur Antenne 2 face au journaliste Jean-Louis Servan-Schreiber qui lui lit un rapport de police daté de 1957. Un Algérien de 17 ans, Abdennour Yahiaoui, y affirme avoir été torturé à l’électricité et à l’eau sur ordre et en présence du lieutenant Le Pen, à la villa Les Roses, à El Biar.
Le Pen ne nie pas et se lance dans un éloge des combattants de la sinistre « bataille d’Alger ». Il parle de « nécessités obligatoires imposées par la hiérarchie ». Il ne prononce pas le mot torture. Il ne le prononcera presque jamais en public, sauf quand il l’avait déjà prononcé lui-même, avant que ça ne devienne gênant.
En mai 1957, dans Le Monde, il se présente comme « officier de renseignement des parachutistes, responsable des opérations dans une célèbre maison du boulevard Garibaldi, redoutée des terroristes algériens ». Et il justifie : « S’il faut user de violence pour découvrir un nid de bombes, s’il faut torturer un homme pour en sauver cent, la torture est inévitable. »
En novembre 1962, dans Combat, il est encore plus direct : « J’ai torturé parce qu’il le fallait. »
Je cite ces aveux parce qu’ils sont la clé de tout ce qui suit. Jean-Marie Le Pen n’a pas été accusé d’avoir torturé : il l’a avoué.
Le livre de Fabrice Riceputi, Le Pen et la torture (Le Passager Clandestin, 2024, édité chez Barzakh en Algérie également), reconstruit l’intégralité du dossier : les rapports policiers du commissaire Gille, les témoignages de dizaines de victimes algériennes recueillis de 1957 à 2002, les procès en diffamation intentés par Le Pen sur vingt ans, les enquêtes de Libération, du Canard Enchaîné et du Monde. C’est un travail d’historien rigoureux, sans emphase, qui rassemble pour la première fois dans un seul volume des pièces restées éparses pendant soixante ans.
Ce qui me frappe dans ce livre, en le lisant depuis Alger, ce n’est pas la violence des faits. Ces faits, nous les connaissons. Ce qui me frappe, c’est la structure de l’oubli.
En février 2023, sur France Inter, dans une série documentaire consacrée à la vie de Jean-Marie Le Pen, un producteur affirme que « le soldat Le Pen n’a sans doute pas pratiqué la torture en Algérie ». En 2023. La contre-vérité factuelle est rapidement signalée, mais la série n’est pas corrigée et est même rediffusée à l’été.
Ce n’est pas de l’incompétence, mais plutôt ce que l’historienne Ann-Laura Stoler appelle « l’aphasie coloniale » : la capacité d’une société à ne pas entendre ce qu’elle sait parfaitement.
Le Pen a torturé. Ses victimes algériennes ont témoigné, à visage découvert, sous serment, et lors de procès publics, à Paris, pendant vingt ans, sans jamais varier. Des hommes et des femmes qui, pour la plupart, ignoraient tout les uns des autres, qui n’avaient aucun intérêt à traverser la Méditerranée pour un témoignage dont ils savaient qu’il ne déboucherait sur aucune condamnation, puisque les actes étaient amnistiés depuis 1962.
Riceputi le souligne avec précision : ce qui est reproché au fond à ces témoins, c’est leur identité algérienne. La crédibilité accordée par défaut aux anciens officiers du 1er REP, certains eux-mêmes impliqués dans les mêmes faits, contre la suspicion systématique opposée aux victimes. Ce réflexe est l’héritage direct du système colonial, qui enterrait de la même façon les rares plaintes d’Algériens durant la guerre.
Le livre note aussi, sans s’y attarder, que les autorités algériennes n’ont jamais pris position dans cette affaire. Que le fameux poignard des Jeunesses hitlériennes laissé par Le Pen dans une maison de la Casbah et produit comme preuve matérielle lors du procès du Monde en 2004 est aujourd’hui au Musée national du Moudjahid à Alger, mais n’y est pas exposé. Mes sources m’ont affirmé que le poignard est dans un coffre au siège du ministère des Moudjahidine (anciens combattants) en attente de réaménagement du musée cité. Ce silence algérien dit quelque chose lui aussi, que je laisse au lecteur le soin d’interpréter.
Ce qui rend ce livre indispensable aujourd’hui, ce n’est pas Le Pen. C’est ce qu’il révèle sur la structure idéologique du Rassemblement national.
La « dédiabolisation » du RN est présentée comme une rupture générationnelle. Marine, candidate désormais à la présidentielle, après Jean-Marie. Une extrême droite qui aurait fait sa mue, appris les codes républicains, renoncé aux outrances du fondateur. Riceputi démontre l’inverse. Ce n’est pas le RN qui a changé, mais c’est la France qui n’a jamais voulu regarder d’où il venait.
La matrice du lepénisme n’est pas le nazisme, même si certains de ses fondateurs en étaient proches. Elle est coloniale. C’est la défense de l’Algérie française qui a refondé l’extrême droite française après 1945, qui l’a « lavée » de Vichy en lui permettant de se présenter comme le camp du patriotisme et de la civilisation. L’arabophobie coloniale est l’ADN idéologique du FN devenu RN. Elle explique la cohérence interne du discours anti-immigration, de la diabolisation de l’islam, de la théorie du « grand remplacement » : des constructions directement héritées du répertoire colonial.
Et Marine Le Pen, en 2014, défend la torture dans les cas « de bombe qui doit exploser dans une heure ou deux ». Avec exactement les mêmes mots que son père en 1957. La bombe à retardement. Le mal nécessaire. La fable des tortionnaires reste intacte.
La banalisation du RN n’est pas un risque futur, c’est un processus déjà accompli, rendu possible par ce que la France refuse de nommer : que le crime colonial, dont la torture en Algérie est le symbole le plus documenté, n’a jamais été reconnu, jugé ni même sérieusement regardé en face. Ce déni n’est pas une posture de droite. Il est transpartisan. Il a été entretenu par des gouvernements socialistes. Il a permis à l’extrême droite de se recycler indéfiniment, parce que la honte qu’elle aurait dû porter n’a jamais été nommée.
Le Pen et la torture est un livre d’historien qui a fait son travail, rigoureusement, sans rhétorique. Mais il pose une question politique que personne en France ne veut vraiment entendre : à quoi ressemble une société qui normalise celui qui a avoué avoir torturé ?
Nous en avons la réponse. Elle s’appelle aujourd’hui le premier parti de France.
Fabrice Riceputi, « Le Pen et la torture. Alger 1957, l’histoire contre l’oubli », Le Passager Clandestin/Edition Barzakh.

