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J’ai un problème, je l’entends.

Pas dans ma tête au sens où il faudrait appeler quelqu’un.

J’ai acheté ce recueil sur Amazon (bouuuuuuuuu — elle consomme ça elle va pas chez le libraire cette grosse connasse 👹👹👹) après avoir eu un coup de foudre pour son auteur ici, sur Substack. C’est devenu mon amour de vacances.

Je l’entends parler quand je le lis. Pas « j’entends sa voix » au sens joli, sensible, critique littéraire avec un verre de blanc à la main. Je l’entends vraiment. Il y a des auteurs dont on reconnaît le style ; chez lui, j’ai l’impression qu’on reconnaît la respiration. Il raconte des choses d’une violence parfois considérable sans jamais venir me les cogner contre le front pour s’assurer que j’ai compris. Il transmet sans agresser, raconte sans tout détailler, puis se retire au bon moment pour laisser travailler les yeux. Pas ceux plantés au milieu de la figure, qui sont finalement assez limités, mais les petits yeux enfermés dans la boîte crânienne, ceux qui regardent à l’intérieur et fabriquent des images bien plus précises que tout ce qu’un auteur aurait pu leur imposer. C’est peut-être ça, la littérature : savoir exactement ce qu’il ne faut pas écrire.

Depuis que j’ai commencé ce recueil, les coïncidences s’accumulent... Des lieux, des dates, des temporalités, d’autres choses encore que je ne peux pas raconter sans transformer cette note en autobiographie clandestine et parler davantage d’Ella que de Jordane Prestrot. Je vais donc garder mes petits vertiges pour moi et me contenter de signaler qu’à ce stade, soit le hasard s’amuse beaucoup, soit il manque sérieusement d’imagination.

Je lis une histoire, je pose le livre, je dors dix-sept minutes sur la plage avec beaucoup de dignité, je me réveille avec une marque de page sur la joue, puis j’en lis une autre. Ce recueil accepte tout. La sieste, le sable, l’interruption, le retour, l’attention pleine comme celle qui flotte un peu. On peut le reprendre sans avoir l’impression de rentrer dans une maison abandonnée depuis six mois. Il vous attend là où vous l’avez laissé, ce qui est déjà davantage que ce que font beaucoup de gens.

Il m’arrive de m’arrêter avant la fin d’un texte uniquement pour qu’il ne se termine pas trop vite, ce qui est un comportement parfaitement absurde puisque la dernière phrase ne va pas déménager pendant ma sieste. Mais les amours de vacances reposent sur ce genre de mauvaise foi : on connaît la fin, on sait très bien qu’elle arrivera, et l’on gagne malgré tout quelques minutes en regardant ailleurs.

Je commanderai le suivant avant d’avoir terminé celui-ci. Pas par soutien, même s’il me semble indispensable de lire les auteurs indépendants. Le mot « soutien » me gêne presque ici, parce qu’il donne à la lecture des airs de geste charitable, comme si l’on achetait leurs livres pour les encourager gentiment pendant que la vraie littérature ferait sa vie ailleurs. Je commanderai le suivant par intérêt personnel, avec l’égoïsme très simple de quelqu’un qui vient de trouver une langue dans laquelle il a envie de rester.

C’est ce genre de génie qu’il faut chercher, précisément parce qu’on ne sait pas le chercher. Celui qu’aucune vitrine ne vous avait signalé, qu’aucune campagne ne vous avait appris à désirer, qu’on découvre presque par accident et qui finit par prendre toute la place dans un sac de plage, puis un peu plus haut. Après tout, les rencontres les plus intéressantes commencent rarement par : « Nos équipes ont pensé que ceci pourrait vous plaire. »

Jordane Prestrot merci — en plus je peux remercier l’auteur directement… I am feeling rich.

Jul 21
at
11:23 AM
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